Un essai pour nous éclairer : "S’approprier ou partager la science  ?" par Bernadette Bensaude-Vincent

Comment mieux partager la science pour créer, enfin, un monde en commun ? Pour répondre à cette question, nous vous partageons un extrait du texte de Bernadette Bensaude-Vincent, S’approprier ou partager la science  ?  (2018)

Pour arriver à penser la science comme un bien commun partagé, deux conditions semblent nécessaires. D’une part, il faut cesser de penser le savoir comme un bien déjà élaboré, un produit fini que l’on peut ensuite faire circuler ou détourner. Le savoir se construit dans le geste même de I’échange, dans la communication de la connaissance. C’est en fait déjà le cas dans « la république des sciences », dans le fonctionnement des communautés de recherche puisque le jugement par les pairs agit comme sanction de validation, même s’il n’est toujours pas admis que la sanction puisse venir de la doxa, des citoyens qui seraient en mesure de refuser ou valider un savoir scientifique. Mais il reste à prendre en compte le jeu des transformations, reformulations et traductions que subissent les énoncés scientifiques à chaque étape de leur élaboration, depuis les échanges informels entre chercheurs au laboratoire ou sur le terrain jusqu’aux gestionnaires des banques de données et aux experts d’un comité comme le Groupe international d’experts sur le climat (GIEC).

Pour vraiment partager le savoir scientifique, il faut que ce savoir fasse sens pour chacun et chacune. S’approprier le savoir, c’est alors réfléchir sur le rapport que ce savoir établit entre les objets de recherche et chacune, chacun de nous. II faut admettre pour cela que la validation du savoir est guidée par des valeurs et des normes qui ne sont pas nécessairement partagées. La connaissance scientifique n’est pas neutre ni amorale, comme on le prétend souvent en disant que seules les applications sont bonnes ou mauvaises suivant l’usage que l’on en fait. La science moderne exprime et construit une vision du monde qui privilégie la valeur de vérité comme représentation objective d’une réalité extérieure. Elle a construit un rapport d’extériorité entre l’Homme (avec H majuscule) et la nature, entre sujets actifs et objets passifs. Elle a placé les humains dans une posture de maîtres et possesseurs de la nature. Elle les a autorisés, encouragés à sacrifier voire torturer des animaux pour augmenter la connaissance. Elle a conduit à modifier l’environnement pour notre profit ou notre confort. Elle a inspiré et soutenu une vision du temps, la flèche du progrès, qui conduit à toujours conquérir de nouvelles terres. Or, toutes ces valeurs qui ont guidé, porté la science moderne en même temps qu’elles en dérivaient sont aujourd’hui en cours de réévaluation. 

La flèche du progrès est concurrencée par des visions catastrophistes, les animaux ont des droits et les expérimentations animales sont sévèrement encadrées. La science elle-même change notre regard condescendant sur les animaux et les plantes en découvrant leurs capacités innombrables. Les microbes ne sont plus des ennemis à abattre, mais des commensaux avec qui on doit composer et sur qui on peut compter. Bref, la science elle-même est en train de reconfigurer les normes et les valeurs qui l’ont guidée. N’est-ce pas le moment idéal pour engager le dialogue et définir ensemble un système de valeurs partagées pour forger un monde commun  ?